DECRYPTAGESDES COMBATSNOS TERRITOIRES

QPV : connaître les habitants, c’est bien. Leur permettre d’agir, c’est mieux !

Il y a parfois de bonnes nouvelles qui méritent d’être saluées.

Une enquête va donc être menée pendant plusieurs années auprès d’habitant·es de six quartiers prioritaires de la Métropole tourangelle. Le dispositif prévoit un suivi dans la durée, avec des entretiens individuels et des rencontres collectives, afin de mieux comprendre les parcours de vie et les effets des politiques publiques.

Pourquoi pas ?

Mieux connaître la vie des quartiers populaires n’est évidemment pas une mauvaise idée.

Et mieux encore : prendre le temps d’écouter celles et ceux qui y vivent est plutôt une excellente idée.

Car les habitant·es possèdent une expertise que personne ne peut leur apprendre dans une salle de réunion : l’expertise de leur propre vie.

Ils savent ce que signifie attendre un bus, vivre avec un ascenseur en panne, chercher un médecin, accompagner un enfant, faire ses courses, traverser un quartier, vivre une réhabilitation, utiliser un équipement public ou constater sa disparition.

Bref, ils savent ce que les politiques publiques produisent quand elles rencontrent la vraie vie.

Mais il y a une petite question qui reste. Que fait-on de cette connaissance ?

Il y a trois semaines, nous posions déjà la question

Le 11 août dernier, VESEMT publiait « TMVL Vs QPV : Ou comment TMVL “bat la communication” avec un entretien annuel dans les quartiers populaires ».

Nous y posions une question qui n’avait rien de compliqué :

Quand les habitant·es parlent, qui s’engage à écouter… et surtout à agir ?

Notre propos n’était pas de contester le principe d’une enquête. Nous soulignions au contraire qu’un questionnaire recueille une parole ; une politique publique doit produire des effets.

Nous interrogions déjà le nombre de personnes concernées, le choix des quartiers, mais surtout l’après : qui publie les résultats ? Qui répond aux habitants ? Quel calendrier ? Quel budget ? Que se passe-t-il lorsque les habitants ne sont pas d’accord ?

Et nous proposions quatre choses assez simples :

  • une information de proximité ;

  • une participation du diagnostic à l’évaluation ;

  • un véritable droit de réponse ;

  • la co-construction des projets de renouvellement urbain.

Depuis, les informations publiées sur cette démarche permettent d’en savoir davantage.

Et c’est plutôt une bonne chose. Car cela nous permet surtout de préciser notre question.

Nous ne demandons pas moins d’enquête. Nous demandons davantage de démocratie autour de l’enquête.

L’enquête n’est pas le problème. C’est ce qu’on en fera qui compte.

Soyons précis.

Nous n’avons aucune raison de mettre en cause les professionnel·les qui vont conduire cette démarche. Bien au contraire.

On peut même penser que si les moyens humains, financiers et politiques leur étaient donnés pour développer une véritable démarche de proximité, ils et elles iraient naturellement beaucoup plus loin.

Un service public n’invente pas tout seul la politique qu’il met en œuvre.

  • Il reçoit une commande.

  • Il travaille dans un cadre.

  • Il dispose de moyens.

  • Il applique des orientations décidées par les responsables politiques.

C’est pourquoi la bonne question n’est pas « Pourquoi les agents ne font-ils pas davantage ? » mais plutôt : « Jusqu’où la gouvernance politique est-elle prête à aller ? »

Car un questionnaire peut être parfaitement conçu.

Un protocole peut être scientifiquement impeccable.

Une analyse peut être extrêmement pertinente.

Et pourtant, la démocratie ne commence véritablement qu’au moment où l’on décide de faire quelque chose de ce que les gens ont dit.

Six quartiers, quelques dizaines d’habitants : un début, pas une fin

La démarche concerne six quartiers prioritaires : Sanitas, Maryse-Bastié et Tourettes à Tours, Rabière à Joué-lès-Tours, Rabaterie à Saint-Pierre-des-Corps et Niqueux-Bruère à La Riche.

C’est donc un dispositif d’observation. Et il peut être utile.

Mais il ne faudrait pas lui faire dire davantage qu’il ne peut faire.

Quelques dizaines de personnes, même suivies pendant plusieurs années, ne constituent évidemment pas « les habitants » des quartiers populaires.

Elles constituent un groupe de témoins. Et c’est très utile.

À condition de ne pas confondre : écouter quelques habitants

avec organiser la capacité collective des habitants à intervenir dans les choix qui concernent leur quartier.

Ce n’est pas la même chose.

Le Contrat de Ville dit déjà beaucoup plus

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

Le Contrat de Ville 2024-2030 de la Métropole tourangelle affirme vouloir faire évoluer les formes de participation en fonction des quartiers. Il prévoit de pouvoir s’appuyer sur les conseils citoyens, mais aussi sur les collectifs d’habitants, tables de quartier et autres formes de participation. Il reconnaît également l’expertise d’usage des habitants, notamment pour les diagnostics, l’amélioration du cadre de vie, la mise en œuvre et le bilan des actions.

Voilà qui nous intéresse davantage.

Parce qu’il existe une différence fondamentale entre :« Dites-nous comment vous vivez. »

et : « Construisons avec vous ce que nous allons faire de ce que vous nous dites. »

La première formule relève de l’enquête. La seconde relève de la démocratie.

Et si je devais parler à partir de mon statut de locataire de la Galboisière, je répondrais aisément je ne sais pas ce qu’est le Contrat de Villle et encore moins ce qu’il a changé à ma vie

La participation n’est pas seulement une affaire de questions

La loi du 21 février 2014 a précisément inscrit la participation des habitants dans la politique de la ville.

Et l’ANCT rappelle aujourd’hui que les conseils citoyens doivent contribuer à faire des habitants des acteurs des décisions, avec un enjeu très concret : transformer les propositions en actions.

L’ANCT souligne également que les démarches participatives dans les QPV ne se limitent pas aux conseils citoyens : collectifs, associations et autres formes de mobilisation participent eux aussi à cette dynamique.

Autrement dit : on ne manque pas de textes.

On ne manque même pas nécessairement de méthodes.

On manque surtout parfois de ce qui permet de les faire vivre : du temps, des moyens et surtout une volonté politique qui permette d’accompagner les demandes et non les considérer comme « contestatires » par nature.

Parce qu’un habitant n’est pas un questionnaire avec des jambes

On peut demander à un habitant : « Êtes-vous satisfait de votre quartier ? »

  • Il répondra.

On peut lui demander : « Quels sont les problèmes que vous rencontrez ? »

  • Il répondra encore.

On peut même lui demander : « Quelles seraient vos propositions ? »

  • Il répondra probablement très bien.

Mais ensuite vient la question que l’on oublie parfois :

« Et maintenant, qu’est-ce qu’on en fait ? »

Qui examine les propositions ?

Qui répond ?

      • Avec quel budget ?
      • Dans quel calendrier ?
      • Qu’est-ce qui est retenu ?
      • Qu’est-ce qui ne l’est pas ?
      • Pourquoi ?
      • Et surtout : les habitants sont-ils associés à cette étape-là ?

C’est cette boucle complète qui transforme une consultation en véritable participation.

Le fameux « droit de suite » : voilà le vrai sujet

C’est précisément ce que nous demandions dans notre précédent article.

Pas une révolution administrative.

Simplement une mécanique démocratique compréhensible :

une proposition → une réponse → une décision → une mise en œuvre → une évaluation.

Le Contrat de Ville métropolitain lui-même prévoit une diversification des formes de participation et évoque notamment la formation des habitants, l’animation des instances, les budgets participatifs ou les fonds de participation des habitants.

Alors pourquoi ne pas aller au bout de cette logique ?

Pourquoi ne pas publier chaque année :

  • ce que les habitants ont demandé ;
  • ce que les services ont analysé ;
  • ce que les élu·es ont décidé ;
  • ce qui sera financé ;
  • ce qui ne le sera pas ;
  • et pourquoi ?

Oui / Non / Pourquoi.

Ce n’est quand même pas la prise de la Bastille.

Et si l’on arrêtait d’opposer techniciens et habitants ?

Ce serait même une erreur.

  • Les habitant·es connaissent l’usage.

  • Les professionnel·les connaissent les contraintes techniques, juridiques et financières.

  • Les élu·es ont la responsabilité du débat, des orientations et des arbitrages.

Les trois savoirs sont nécessaires.

Et l’on peut raisonnablement penser que nombre d’agents publics seraient heureux de pouvoir consacrer davantage de temps au terrain, au dialogue, à l’accompagnement et à l’évaluation.

Encore faut-il que la commande politique, les effectifs et les moyens permettent de le faire.

Il serait donc assez injuste de reprocher aux agents de ne pas accomplir ce que l’organisation politique ne leur demande pas, ou ne leur permet pas, de faire.

La vraie question est ailleurs :

Quelle ambition politique donne-t-on au travail des professionnels ?

Car un excellent service public peut difficilement produire une démocratie plus ambitieuse que celle qu’on lui demande de construire.

Le progrès serait de passer de l’enquête à l’expérience collective

Cette enquête peut donc constituer une première pierre.

Pourquoi pas ?

Mais qu’elle ne devienne surtout pas la pierre tombale de la participation.

Elle pourrait au contraire servir de point de départ à quelque chose de beaucoup plus ambitieux :

des habitants interrogés → des habitants réunis → des propositions → des arbitrages publics → des décisions → une mise en œuvre → une évaluation avec les habitants.

Là, nous aurions quelque chose d’intéressant.

Et même quelque chose qui ressemble davantage à la démocratie.

L’ANCT rappelle d’ailleurs que la politique de la ville repose désormais sur une logique de coconstruction avec les habitants et qu’il faut reconnaître la diversité des formes d’engagement.

Et à Saint-Pierre-des-Corps ?

C’est ici que nous revenons à notre terrain historiquement préféré.

La Rabaterie fait partie des quartiers concernés par la démarche annoncée. Très bien.

Mais la vie d’un quartier ne se résume pas à une enquête annuelle.

Elle se joue dans les réhabilitations, les transports, les équipements, les espaces publics, l’école, les commerces, les services publics, la culture, le logement et les mobilités.

Et c’est précisément pour cela qu’il faut aller plus loin que la photographie annuelle à partir d’un seul quartier pour SPDC, ou seulement 6 pour TMVL

Il faut regarder les films : Et surtout permettre à celles et ceux qui vivent dans ces films d’en devenir aussi les principaux scénaristes.

Parce que les quartiers populaires n’ont pas besoin d’être étudiés davantage. Ils ont besoin qu’on leur donne davantage de pouvoir.

C’est finalement exactement le fil conducteur de notre article du 11 août.

Nous écrivions que les habitants des quartiers populaires n’avaient pas besoin d’un « strapontin dans la démocratie », mais d’une place à la table des décisions.

Nous ne demandons donc pas moins d’enquêtes.

Nous demandons plus de démocratie autour des enquêtes.

  • Nous ne demandons pas moins de technicien·nes.

Nous demandons qu’ils disposent des moyens nécessaires pour faire réellement leur travail au contact des habitants.

  • Nous ne demandons pas que toutes les demandes soient automatiquement satisfaites.
  • Nous demandons quelque chose de beaucoup plus raisonnable :

qu’elles soient entendues, discutées, arbitrées et qu’une réponse soit apportée.

Parce que finalement, une démocratie adulte pourrait fonctionner avec une règle assez simple :

  • Vous nous demandez notre avis ? Très bien. Maintenant, expliquez-nous ce que vous allez en faire.

Et si la réponse est : « Rien », dites-le.

Si c’est : « Oui », faites-le.

Si c’est : « Pas possible », expliquez pourquoi.

Et si c’est : « On ne sait pas encore », travaillons ensemble pour le savoir.

Mais surtout…ne nous demandez pas seulement de parler. Donnez-nous les moyens de participer à ce qui vient après.

Parce que l’émancipation populaire ne consiste pas à transformer les habitants en experts bénévoles de politiques qu’ils ne décideront jamais.

Elle consiste à permettre à chacune et chacun d’intervenir dans le devenir de sa ville, avec sa singularité, mais avec l’efficacité que l’action collective permet de construire.

Et ça, oui : c’est un projet politique qui s’oblige à accepter la réalité des QPV. Notre participation vous sera acquise si et seulement si vous la méritez

A Saint-Pierre-des-Corps le 01/09/2026
Abd-El-Kader AIT-MOHAMED
Locataire HLM de la Galboisière et « Fier de l’être » Membre du Comité populaire et néanmoins bienveillant de Vivre (surtout) Ensemble et (si possible) Solidaires en Métropole Tourangelle (VESEMT)

RESSOURCES : Parce que la démocratie se mérite et mérite mieux qu’un PowerPoint annuel

Notre point de départ

Le droit et les principes de la politique de la ville

Contrat de Ville et participation à Tours Métropole

Renouvellement urbain : quand la participation devient-elle réelle ?

Concertation et aménagement

Pour mesurer ce que signifie réellement « faire participer »

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