Justice

On vous oblige, débrouillez-vous : la nouvelle règle du jeu

 

 

À force d’imposer des règles sans garantir les conditions de leur application, l’État transforme le droit en fiction et alimente la défiance.

Il fut un temps où l’État, avant d’exiger, rendait possible.

Oui, possible  concrètement. Pas dans un rapport, pas dans une promesse, pas dans une plateforme « en cours de déploiement ». Mais avec des moyens, des services, des agents.

On appelait cela gouverner.

L’école en garde la trace la plus embarrassante : on a construit, recruté, organisé… puis seulement rendu l’instruction obligatoire.

D’abord le réel, ensuite la règle.

Ce principe :  n’obliger que ce que l’on rend possible  a disparu.

À sa place : une méthode inverse.

  • Obliger d’abord.
  • S’ajuster ensuite.
  • Corriger, parfois.

Prenons le chômage.

On exige des demandeurs d’emploi une activité constante, mesurable, contrôlable. Mais les offres manquent, les dispositifs saturent, les conseillers débordent. On vérifie l’effort dans un système qui ne garantit pas l’opportunité.

L’obligation est ferme. La possibilité, incertaine.

 

Même logique avec le numérique.

Tout est devenu obligatoire : déclarer, s’inscrire, accéder à ses droits. Mais des millions de personnes n’ont ni les outils, ni la maîtrise, ni l’accès stable nécessaires.

On a rendu universelle une condition qui ne l’est pas.

Résultat : des citoyens fautifs pour n’avoir pas réussi à utiliser un service qui, pour eux, ne fonctionne pas.

 

Regardons la santé.

On impose un parcours, un médecin traitant, des délais. Mais dans certains territoires, il n’y a plus ni médecins, ni rendez-vous, ni solutions.

On organise l’obligation là où l’offre a disparu.


Trois domaines, une même logique : contraindre sans garantir.

  • Accessibilité incertaine.
  • Progressivité inversée.
  • Cohérence optionnelle.

La règle n’organise plus la réalité. Elle l’anticipe, l’imagine, parfois la contredit.


Le citoyen devient un test : sommé de réussir une épreuve dont les conditions ne sont pas réunies.

  • L’obligation tombe.
  • La sanction suit.
  • La solution attend.

Et l’on s’étonne de la défiance.

Il suffirait pourtant d’un principe simple : rendre possible avant de rendre obligatoire.

Non par nostalgie. Par lucidité.

Car une règle inapplicable n’est pas une règle. C’est une fiction.


Une administration qui oblige sans préparer ne gouverne pas : elle parie.

  • Elle ne dirige pas : elle improvise.
  • Elle ne décide pas : elle espère.
  • Et à force d’imposer sans rendre possible, l’État n’affermit pas son autorité, il la fragilise.

Car un droit qui devient théorique produit toujours un effet bien réel : non pas l’obéissance, mais l’indifférence, voire plus surement : la défiance