Peut-on noyer le racisme dans un verre d’euphémismes, et appeler cela de l’hydrologie civique ?

Il fut un temps — bénie époque où l’on risquait encore de comprendre ce que l’on disait — où l’on appelait un chat un chat, et un racisme un racisme. C’était brutal, vulgaire même, presque malpoli. Mais au moins, cette impolitesse avait la décence de ne pas se déguiser en colloque de spécialistes du coton lexical.
Aujourd’hui, le racisme ne disparaît pas — il prend des cours de maintien.
On ne le nie plus, on le relooke. On le poudre. On lui met une écharpe conceptuelle, et le voilà fréquentable. Le langage, lui, devient une salle d’attente capitonnée où les mots les plus gênants sont priés de parler à voix basse, voire de sortir par la porte de service.
Ainsi, le terme « racisé » — coupable d’avoir le mauvais goût de désigner quelque chose — se voit proposer une cure de respectabilité : une périphrase longue comme un dimanche pluvieux, douce comme un somnifère institutionnel, et précise comme un horoscope municipal.
« Héritier de l’immigration ».
Rien que l’expression mérite qu’on lui ouvre un compte épargne. On y sent la transmission, le patrimoine, la naphtaline administrative. On imagine une scène familiale : « Mon fils, je te lègue ma montre, ma bibliothèque… et cette légère tendance des recruteurs à tousser quand tu entres dans la pièce. »
C’est attendrissant. Presque artisanal.
Mais à force de vouloir adoucir le réel, on finit par lui retirer toute aspérité — et donc toute vérité. Le mot « racisé », lui, a cette qualité insupportable : il accroche. Il gratte. Il insiste. Il désigne une réalité peu mondaine — celle d’être assigné, non pas à une race biologique (la bêtise a ses limites scientifiques), mais à une catégorie sociale fabriquée avec soin, entretenue avec constance, et appliquée avec une régularité quasi industrielle.
Une étiquette qui colle à la peau comme un chewing-gum civique.
Imparfait ? Évidemment. Mais les mots parfaits ont ceci de remarquable qu’ils ne servent généralement à rien.
À côté, « diversité » mérite une mention spéciale au panthéon des acrobaties sémantiques. Officiellement, le mot embrasse tout le monde. Officieusement, il désigne très précisément ceux que l’on préfère ne pas nommer. Disons-le sans trembler : aujourd’hui, « diversité » veut dire « non-blancs ».
Et ce n’est pas un accident de parcours lexical — c’est presque un cahier des charges.
On a inventé un mot suffisamment vague pour éviter de dire ce qu’il recouvre exactement, mais suffisamment transparent pour que tout le monde comprenne sans avoir à l’entendre. Une merveille d’hypocrisie fonctionnelle : tout le monde est inclus dans le discours, certains seulement dans la réalité.
C’est le seul terme capable de transformer une minorité visible en abstraction confortable.
Alors on contourne. On remplace. On dilue. On pratique la sémantique comme certains pratiquent la cuisine : en retirant tous les ingrédients qui ont du goût.
Et l’on s’étonne ensuite que le plat ne nourrisse plus personne.
Car enfin, remplacer « racisé » par « héritier de l’immigration », c’est comme remplacer « incendie » par « enthousiasme thermique non maîtrisé » : c’est plus élégant, mais les meubles brûlent avec la même conviction.
Et surtout, cela permet une prouesse remarquable : tout confondre sans jamais rien éclairer.
Car tous les héritiers ne reçoivent pas la même chose. Certains héritent d’un appartement avec vue ; d’autres d’un nom qui déclenche une légère crispation administrative. Et cette différence-là ne relève pas de la poésie, mais d’une mécanique bien rodée.
Il y a, disons-le sans trembler, une nuance entre porter un héritage et être porté suspect.
Mais cette nuance, certains ont déjà tenté de la faire entendre — et pas dans les salons feutrés.
Il fut un moment où l’on scandait « première, deuxième, troisième génération », comme on égrène une généalogie qu’on vous impose. Et puis, brusquement, dans un éclair de lucidité politique, une autre phrase a surgi, beaucoup moins polie, beaucoup moins académique, mais infiniment plus précise :
« On s’en fout, on est chez nous. »
Tout était dit. Et surtout, tout était déplacé.
On ne parlait plus d’origine, mais de présence. Plus d’héritage, mais de légitimité. Plus de passé, mais de droit au présent. Une phrase courte, sans périphrase, sans précaution — et pour cette raison même, parfaitement inassimilable par les amateurs de langage tiède.
Car cette phrase a un défaut majeur : elle ne laisse aucune place à l’euphémisme.
Elle rappelle, avec une brutalité presque inconvenante, que l’appartenance ne se négocie pas au conditionnel, ni à l’imparfait de l’intégration.
Dire « racisé », dans ce contexte, ce n’est pas enfermer — c’est refuser qu’on vous enferme ailleurs.
En d’autres termes — et au risque de troubler les amateurs de flou artistique — tout racisé peut être héritier de l’immigration, mais tout héritier de l’immigration n’est pas racisé. Le reste relève de la poésie administrative.
Et voici maintenant l’argument final, celui qui arrive toujours avec un sourire bienveillant et une tape sur l’épaule : certains mots seraient trop compliqués pour ceux qui vivent ce qu’ils désignent.
Il faudrait donc simplifier.
Traduction : effacer.
Car rien n’aide mieux à comprendre une réalité que de la rendre méconnaissable.
Expliquer à quelqu’un qu’il est « héritier de l’immigration » pour éviter de lui dire qu’il subit une assignation raciale, c’est comme expliquer à un passager du Titanic qu’il expérimente une « réorganisation hydrique de son environnement immédiat ». C’est techniquement défendable. C’est humainement grotesque.
Et surtout, cela suppose une idée assez singulière : que ceux qui vivent une réalité seraient les moins capables de la comprendre. Une forme de paternalisme qui a l’élégance de se croire progressiste.
Le racisme, pourtant, ne vise ni les archives familiales ni les arbres généalogiques. Il vise des corps, des visages, des noms — bref, tout ce qui dépasse et ne rentre pas dans le moule du confort majoritaire.
Et cela, aussi étonnant que cela puisse paraître, mérite d’être nommé.
Car à force de vouloir universaliser les mots, on finit par particulariser les injustices — et par rendre invisibles ceux qu’on prétend rendre visibles. Ce qui est, reconnaissons-le, une performance conceptuelle tout à fait remarquable.
Oui, les mots évoluent. Mais encore faut-il qu’ils ne se mettent pas à marcher à reculons, les yeux bandés, en sifflotant l’hymne de la bonne conscience.
Remplacer « racisé » par une formule plus douce, c’est comme repeindre un panneau « danger » en couleur pastel : c’est plus agréable à regarder, mais cela n’empêche pas la chute — seulement la prise de conscience.
Alors disons-le franchement, quitte à froisser les amateurs de coussins linguistiques : nommer, ce n’est pas diviser. C’est refuser de participer à une illusion collective où tout le monde comprend, mais où personne ne dit.
Et dans ce grand théâtre de la délicatesse lexicale, il est parfois utile de rappeler que le réel, lui, n’a jamais pris de cours de politesse.
Quand un mot dérange autant, c’est rarement lui le problème et comme aurait pu le dire Pierre Desproges s’il avait eu la cruauté d’assister à ce débat : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe quels euphémismes. »
VESEMT
Le 04/04/2026
