DECRYPTAGESDES COMBATSNOS TERRITOIRES

« Messages brouillés » : on me dit que… Quand l’antiracisme pose trop de questions en manifestation le 26/10/2026 à Tours

Lundi 26 octobre 2026, place Jean-Jaurès et dans les rues de Tours, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées contre le racisme, le fascisme et la haine de l’autre.

Mais des drapeaux palestiniens, des slogans contre la police, l’État et le gouvernement, ainsi que la présence de personnes cagoulées et masquées ont suscité des interrogations.

On me dit que le message était brouillé. Voyons donc ce qu’il est devenu si difficile d’entendre.


1. On me dit que le message était brouillé…

On me dit que le rassemblement devait dénoncer le racisme, le fascisme et la haine de l’autre. Mais on me dit aussi que les slogans ont parlé de Gaza, de la police, de l’État et du gouvernement.

Des drapeaux palestiniens étaient visibles. Des personnes en noir, cagoulées et masquées étaient présentes. Des membres de la communauté juive de Tours auraient quitté les lieux, furieux.

On se demanderait ce que tout cela venait faire dans un rassemblement unitaire contre le racisme.

On  dirait  beaucoup de choses.

Le message était-il vraiment brouillé, ou devenait-il dérangeant dès qu’il dépassait les limites de ce que certaines personnes attendaient d’une manifestation antiraciste ?

2. On me dit que la Palestine n’a rien à faire là…

On me dit que le drapeau palestinien n’avait pas sa place dans un rassemblement contre le racisme. On me dit que scander « Nous sommes tous des enfants de Gaza ! » revenait à parler d’autre chose.

Mais pourquoi faudrait-il séparer la lutte contre le racisme de la dénonciation des dominations et des violences qui frappent des populations racisées ?

La Palestine est devenue, pour de nombreux mouvements antiracistes et anticoloniaux, le point de convergence des solidarités. Cette convergence peut susciter des désaccords politiques légitimes. Elle ne suffit pas, à elle seule, à démontrer qu’un rassemblement contre le racisme aurait perdu son objet.

On peut discuter des slogans, des stratégies et des mots employés. On peut aussi écouter ce que les personnes qui les portent cherchent à exprimer.

Encore faut-il accepter que la solidarité internationale puisse avoir sa place dans une mobilisation contre les discriminations.

On me dit que le sujet était le racisme. Je demande simplement qui a décidé que le racisme devait se raconter sans parler du monde.

3. On me dit qu’ACAB n’a rien à faire dans une manifestation antiraciste…

On me dit que le slogan « ACAB », acronyme anglais de All Cops Are Bastards, qui exprime une hostilité radicale envers la police, n’avait rien à faire dans un rassemblement unitaire.

Ce slogan est polémique. Il peut être contesté, notamment parce qu’il généralise la mise en cause à l’ensemble des policiers. (pour l’adoucir sans le nier je rajoute : « Sauf Colombo »).

Mais sa présence pose aussi une question politique : pourquoi une partie des manifestant·es associe-t-elle la lutte contre le racisme à une critique des pratiques policières ?

Cette question ne peut pas être réglée en déclarant que la police serait, par définition, extérieure au sujet.

Les contrôles d’identité, les pratiques de maintien de l’ordre, les violences policières alléguées et les discriminations dans les relations entre police et population font l’objet de travaux de recherche, de témoignages et de controverses publiques.

Les examiner sérieusement suppose de distinguer les situations, d’établir les faits et de ne pas confondre critique des institutions et accusation indistincte de chaque agent.

On me dit que ce slogan brouille le message.

Mais si l’on interdit de questionner les institutions, comment comprendre les mécanismes qui peuvent produire ou reproduire des discriminations ?

4. On me dit que le colonialisme, c’est terminé depuis longtemps…

On me dit que la colonisation appartient aux livres d’histoire. On me dit que la République a tourné la page. On me dit qu’il faudrait regarder devant soi.

Frantz Fanon, lui, nous invite précisément à examiner ce que les rapports coloniaux font aux sociétés, aux institutions et aux individus.

Dans Peau noire, masques blancs (1952), il analyse les effets psychologiques et sociaux du racisme. Dans Les Damnés de la terre (1961), il étudie la violence du système colonial et les conditions de la décolonisation.

Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme (1950), refuse lui aussi l’idée que la colonisation serait une simple aventure passée, sans conséquences sur le présent.

Cela ne signifie pas que tout serait identique entre la période coloniale et la France contemporaine. Cela signifie que l’histoire coloniale mérite d’être étudiée pour comprendre certains héritages, certaines représentations et certains rapports de pouvoir.

Les travaux historiques sur la police française montrent également que des pratiques, des catégories administratives et des expériences acquises dans le contexte colonial ont pu influencer les relations avec les populations issues de l’immigration postcoloniale.

Cette continuité doit être documentée et nuancée : elle ne se résume pas à l’idée simpliste d’un appareil colonial qui aurait été transféré intact dans les quartiers populaires.

On me dit que parler de colonialisme divise.

Mais ce n’est pas l’histoire qui devient gênante parce qu’on la raconte : c’est parfois le présent qu’elle aide à comprendre.

5. On me dit que le couvre-feu est une réponse de bon sens…

On me dit qu’il suffirait parfois d’instaurer un couvre-feu pour rétablir l’ordre. On me dit que c’est une mesure de bon sens.

On me dit moins souvent qu’à Paris, le 17 octobre 1961, un couvre-feu discriminatoire fut imposé aux Algériens, alors désignés par les autorités comme « Français musulmans d’Algérie ».

Le 17 octobre 1961, une manifestation pacifique d’Algériens contre cette mesure fut brutalement réprimée par la police.

Cet épisode, longtemps occulté dans la mémoire publique, est documenté par des historien·nes et des institutions comme l’Institut national de l’audiovisuel et le Musée national de l’histoire de l’immigration.

Il ne s’agit pas d’affirmer que toute mesure contemporaine de couvre-feu serait identique à celle de 1961.

Il s’agit de rappeler qu’une mesure présentée comme une réponse à un problème d’ordre public peut aussi s’inscrire dans une histoire de discriminations ciblées en trouvant son origine dans une mesure d’exception créée lors de la Guerre d’Algérie

Avant de réclamer un couvre-feu comme une évidence, La droite devrait annoncer  :

  • Qui serait visé ?
  • Sur quels critères ?
  • Avec quels contrôles ?
  • Et quelles garanties ?

La mémoire historique n’empêche pas de débattre des mesures de sécurité. Elle empêche, au moins, de faire comme si elles étaient sans histoire.

À lire absolument sur VESEMT, sur la question de la mémoire sélective : Olivier Conte, maire de Saint-Pierre-des-Corps : nous condamnons les propos inadmissibles de David Lisnard ! Et vous ?

6. On me dit que les quartiers populaires sont un problème de sécurité…

On me dit que les quartiers populaires seraient avant tout des territoires à surveiller, à encadrer et à contrôler.

Pourtant, les habitant·es de ces quartiers ne sont pas un problème à gérer. Ce sont des citoyen·nes, des salarié·es, des familles, des jeunes, des retraité·es, des associations et des collectifs qui ont droit à la même dignité et à la même protection que tout le monde.

Le débat sur les pratiques policières dans ces territoires ne date pas d’hier. Il s’inscrit dans une histoire complexe, marquée notamment par les relations entre l’État, l’immigration postcoloniale et les quartiers populaires.

Des travaux de sociologie et d’histoire permettent d’en comprendre certains mécanismes, sans réduire toutes les situations à une explication unique.

On me dit qu’il faudrait rétablir l’autorité.

Mais l’autorité publique ne peut se réduire au contrôle. Elle doit aussi garantir les droits, prévenir les discriminations, rendre des comptes et permettre à chaque personne de faire valoir sa dignité.

On ne lutte pas contre le racisme en demandant à certaines populations de se taire sur ce qu’elles vivent.

7. On me dit qu’une manifestation antiraciste devrait être « apolitique »…

On me dit qu’il faudrait condamner le racisme sans parler de la police, de l’État, du colonialisme ou de la Palestine.

Mais le racisme n’est pas seulement une affaire de préjugés individuels. Il peut aussi se manifester dans des pratiques, des décisions, des institutions et des rapports sociaux.

C’est pourquoi les mouvements antiracistes ne se limitent pas tous à appeler à la tolérance ou à dénoncer les insultes.

L’Appel des Indigènes de la République, lancé en 2005, a notamment contribué à remettre au centre du débat français les héritages coloniaux et les formes contemporaines de discrimination.

Son analyse est discutée, notamment ce qu’il est devenu (et ce n’est pas l’objet de ce texte) et c’est précisément une raison de le lire plutôt que de le réduire à une étiquette.

Être en désaccord avec un mouvement ou avec un slogan est légitime. Mais qualifier une mobilisation de confuse parce qu’elle fait apparaître plusieurs dimensions politiques du racisme ne permet pas, à lui seul, de réfuter ces dimensions.

On me dit que l’unité exige de laisser certaines questions de côté.

Mais une unité qui ne tient qu’à condition de taire les désaccords risque surtout de masquer les raisons pour lesquelles les personnes se mobilisent.

8. On me dit que le message est brouillé. Qui brouille quoi ?

Reprenons les éléments évoqués : un rassemblement contre le racisme, des slogans contre la haine et l’extrême droite, des drapeaux palestiniens, des critiques de la police, de l’État et du gouvernement, ainsi que la présence de personnes cagoulées et masquées.

Ces éléments peuvent susciter des interrogations. Ils peuvent donner lieu à des désaccords politiques. Ils ne répondent pas tous à la même question et ne doivent pas être confondus.

Mais ils ne dispensent pas de discuter du fond :

  • Qu’entend-on par lutte contre le racisme ?
  • Faut-il seulement condamner les comportements explicitement racistes ?
  • Faut-il aussi interroger les mécanismes sociaux, politiques et institutionnels qui peuvent contribuer à reproduire les inégalités ?

On me dit que le message était brouillé. Je veux bien examiner cette hypothèse.

Mais je refuse d’en faire une conclusion automatique dès que plusieurs revendications se croisent dans la rue.

L’ironie, ici, est que le message serait devenu confus au moment même où il commençait à poser des questions plus larges que prévu.

9. L’égalité ne se limite pas à une manifestation

Fils d’un rescapé du massacre du 17 Octobre 1961, je marchais déjà pour l’égalité à l’arrivée à Paris en 1983.

Pour moi, militer pour l’égalité ne se résume pas à participer à une manifestation ponctuelle. Cet engagement exige de la constance, une mémoire, des actes et la volonté de remettre en question les mécanismes qui produisent les inégalités.

Je ne me suis pas déplacé à la manifestation du 26 octobre. Mon absence ne signifie ni indifférence ni renoncement.

  • On me dit que les manifestations doivent être unitaires : Je réponds que l’unité ne se décrète pas en effaçant les désaccords : elle se construit en les affrontant, en confrontant les analyses et en recherchant des objectifs communs.
  • « On me dit le message brouillé ? Je réponds plutôt qu’il reste un immense chemin à parcourir pour que l’antiracisme soit enfin mesuré dans toute son envergure :  historique, sociale, politique, internationale et humaine :  loin de l’hypocrisie d’une simple posture morale. »

A Saint-Pierre-des-Corps en Métropole Tourangelle

Abd-El-Kader AÏT-MOHAMED
– Locataire HLM du QPV de la Galboisière, avec vue sur la gare TGV à Saint-Pierre-des-Corps en Métropole Tourangelle.
– Membre du Comité populaire et néanmoins bienveillant de Vivre (surtout) Ensemble et (si possible) Solidaires en Métropole Tourangelle (VESEMT).


Pour aller plus loin : textes, enquêtes et ressources

Racisme, colonialisme et décolonisation

  • Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952) : catalogue de la Bibliothèque nationale de France.
  • Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne (1959).
  • Frantz Fanon, Les Damnés de la terre (1961).
  • Frantz Fanon, Pour la révolution africaine (recueil publié en 1964).
  • Frantz Fanon, Œuvres, éditions La Découverte.
  • Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950).
  • Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur (1957).
  • Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (2000).

Police, quartiers populaires et héritages coloniaux

Le 17 octobre 1961 : archives et travaux historiques

Ressources locales et VESEMT


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